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Mercredi 09 Mai 2007

REYNIE D, Odile Jacob, 1998

 

 

PRESENTATION DE L'AUTEUR

Dominique Reynié, est professeur des Universités en science politique à l'Institut d'études politiques de Paris. Il dirige, depuis 2002, l'Observatoire interrégional du politique. [C'est un homme très actif, il est membre du Conseil scientifique de l'action concertée incitative Prosodie (CNRS) ; membre de la Commission "Sciences de l'homme et de la société" du Centre national du livre; membre de l'AFSP, Association française de science politique ; membre de l'EPSN, European Political Science Network ; et enfin membre du Conseil national de la formation des élus locaux.]

Spécialiste de sociologie électorale et politique, il est l'auteur de nombreux ouvrages sur l'opinion publique, tels que L'Opinion européenne (Odile Jacob, 2003), Masse et politique (CNRS, 2001) et Le Triomphe de l'opinion publique. L'espace public français du XVIè au XXè siècle (Odile Jacob, 1998).

 

 

RESUME : PARTIE II (La promotion de l'opinion publique)

Dans cette seconde partie, l'auteur met l'accent sur le rôle capital de l'innovation technologique sur la liberté d'expression (la presse de masse). En effet de nouveaux procédés vont émerger, et ceci en réponse à un certain état de la demande sociale. En matière d'opinion et de communication, l'innovation va bouleverser la donne et se répandre immédiatement parce qu'elle est une innovation attendue.

Elle va produire des effets perturbateurs sur l'ordre public car elle permet de réduire la vitesse d'exécution d'une tâche (textes fabriqués plus vite) et d'augmenter la quantité produite (textes en circulation plus nombreux). Ces avantages vont permettre à l'innovation de se généraliser, et également d'augmenter la rentabilité et donc de générer des profits, ce qui ne va qu'accroître sa généralisation et son universalisation. Du point de vue de la puissance publique tout ceci va générer des craintes (augmentation de la publication). [2 stratégies seront au choix: la stratégie de compression – qui permet un contrôle politique susceptible de contrarier le développement économique – et la stratégie de relâchement organisé – qui permet de libérer la croissance en risquant de donner aux opinions une force politique qu'elles n'ont pas sans la publication.]

L'offre des moyens de publication d'une opinion va poser des problèmes au gouvernement. L'invention de la presse de masse (passage du livre au journal) va accroître la quantité de textes mais aussi la quantité de lecteurs. Cette dimension croissante de l'auditoire fait peur au gouvernement car elle risque de lui faire perdre le contrôle de l'ordre public. La publication d'une opinion ouvre la possibilité d'une opinion commune, d'une force et par conséquent peut déboucher sur une action politique. Le gouvernement va donc mettre en place à tour de rôle/en alternance une stratégie de prévention qui consiste à contrôler en amont tous les projets de publication ; en d'autres termes le système de censure ; et une stratégie de répression – la puissance publique se manifeste après coup, quant le délit est constaté. [Cette seconde stratégie va être longtemps préférée (car l'action de police est éventuelle et parce qu'elle porte sur une opinion déjà publiée + permet une autorisation et une interdiction de publication).]

Dans le premier chapitre de cette deuxième partie Dominique Reynié nous explique comment la vitalité des opinions a rongé la censure. En effet, la censure mise en place au 13è siècle par l'Eglise et qui a été très efficace (car pas d'innovation, auditoire petit, contrôle préalable des manuscrits) est reprise sous l'Ancien Régime, mais perd de son efficacité. L'invention de l'imprimerie (15è s.) en est une cause majeure. Elle va engendrer dans les régions où elle se développe la dissidence. La masse des publications va s'accroître et se diffuser toujours plus vite. L'imprimerie va être considérée comme une source de désobéissance et l'autorité essayera de combattre les nouveaux moyens de diffusion. Mais l'imprimé s'imposera car l'accroissement continu de la vitesse de publication et des quantités imprimées étend chaque jour la part incontrôlée. Toutefois l'autorité va juger l'imprimerie comme capable d'affermir son autorité. La monarchie entrevoit en effet un gain d'autorité dans cette possibilité d'exposer partout les commandements. Mais elle voudra tout de même avoir le contrôle de l'imprimerie et des discours, sans pour autant y arriver. L'Ancien Régime voit s'affirmer la crise du système de prévention dont la Révolution de 1789 démontre l'impuissance : malgré la censure les écrits débordent.

Pourtant la période qui va suivre la Révolution jusqu'à la loi de 1881 (liberté de réunion publique sous réserve d'une déclaration préalable, liberté de la presse) restera dominée par la stratégie de compression. De 1789 à 1881, la liberté d'opiner subit de nombreuses constructions et déconstructions. Ce qui est craint par la puissance publique sont les effets de la provocation de l'opinion sur un immense auditoire plutôt que l'opinion provocante elle-même. Les libertés vont être accordées, supprimées, puis réinstallées et de nouveau supprimées. Les systèmes préventifs et répressifs vont s'alterner. Dans les périodes où la liberté d'exprimer son opinion sera accordée, le passage de l'opinion à l'opinion publiée va entraîner une mise en visibilité qui offre à la puissance publique la possibilité de connaître et d'exercer son contrôle. A l'interdiction de dire, succède une autorisation de dire conditionnée par le respect d'une manière de dire. L'action sur les formes de l'expression vise à limiter la force attachée à la manifestation collective d'une opinion, non la manifestation d'une opinion collective. Le régime préventif va finir par être au bord de l'asphyxie : police des opinions en crise, absence de doctrine fixe, hésitations, désordre de notions inconsistantes, contradictoires, parfois extravagantes. Bien que la liberté soit redoutée, la censure est impossible. Ce qui va amener la mise en place en 1881 d'un régime répressif qui accordera la liberté de la presse, mais aussi le droit d'exprimer ses opinions quel que soit le moyen utilisé. Pourtant l'expression des opinions par voie d'affiche sera constamment l'objet d'une sévère restriction car l'affiche attire les foules et l'émotion. En effet l'ordre public est toujours une exigence extrême de l'autorité. La loi de 1881 interdit la propagation d'un esprit de rébellion ou à troubler la paix publique. Le cri, les dégradations, les affiches, les attroupements sont considérés comme des opinions illégitimes. Il ne s'agit plus seulement de désobéissance ; on comprend désormais l'ordre public comme une dépolitisation de l'espace sociale. L'objectif est la dissociation de l'espace politique et de l'espace social. Dominique Reynié nous explique que "le passage de la notion d'ordre public à celle de tranquillité publique reflète le projet de dépolitisation, en présentant implicitement l'action politique comme ce qui perturbe inutilement et illégitimement la vie de la communauté." En fait le problème n'est pas celui des opinions mais celui de la publication, parce qu'il n'est pas celui des convictions mais celui de l'ordre public. Ce n'est pas une affaire de contenu mais de visibilité. La place publique, désormais inaccessible comme espace politique réel, est réinstallée dans l'espace imprimé.

Pour l'auteur, la liberté de la presse est donc la solution régulatrice de la manifestation des opinions. [Les raisons qui vont conduire le législateur à concéder un droit de réunion – éviter les attroupements – sont les mêmes qui vont le persuader à reconnaître un droit d'imprimer – éviter la manifestation collective des opinions.] La foule rassemblée est une menace parce qu'elle est une force. C'est pourquoi l'aménagement de la liberté d'opiner déplaçant la manifestation d'opinion dans l'univers de l'imprimé est aussi une entreprise d'affaiblissement des manifestations d'opinions. Aussi Dominique Reynié met l'accent sur le rôle déterminant des industriels : en effet l'auteur explique que ce ne sont pas les philosophes et le principe de liberté qui ont fait craquer le système de censure mais les industriels et le principe de l'intérêt. En perfectionnant sans cesse les moyens de production et en spécifiant les formes d'expression, au point d'inventer une presse populaire, les entrepreneurs ont forcé le passage, réalisant sans autorisation l'entrée des masses dans le champ d'exposition des opinions imprimées.

Dans le dernier chapitre Dominique Reynié analyse le passage de l'ordre public à l'espace public. Selon lui, la liberté d'imprimer est pensée à un moment donné comme un instrument de gouvernement ouvrant sur une politique de masse performante. Elle apparaît comme la volonté d'accroître l'autorité. Il ne s'agit plus de retenir la puissance d'un moyen de communication que l'espace social impose, mais de favoriser son déploiement, car ce moyen est désormais reconnu comme l'un des instrument les plus capables de réaliser un gouvernement des masses compatibles avec l'ordre public. La multiplication des journaux est cautionnée par le législateur car elle dissémine l'influence d'une presse trop concentrée.

Le passage du livre au journal, celui de l'imprimé à la presse de masse a pour conséquence un changement d'auditoire, de catégorie sociale. La presse de masse consacre les opinions populaires. "L'espace public médiatique assure le triomphe de l'opinion publique." L'opinion publique devient le juge de l'espace public. En lui déléguant ce jugement, l'autorité impose à la communauté des citoyens un statut d'auditoire, impose l'opinion comme forme de la participation et le jugement comme contenu de la décision.

[En 1935, la manifestation qui était jusque là tolérée, est autorisé, mais la méfiance demeure. L'investissement de la rue s'apparente à un retour sur la question fondamentale. Il s'agit tout autant de montrer la puissance des masses que d'affirmer l'indigence de l'espace public.]

Dans l'épilogue, Dominique Reynié aborde la question des sondages en affirmant que les enquêtes de sondages instituent une figure convaincante de l'opinion. Il explique que les sondages permettent au gouvernement de connaître l'opinion des citoyens "sans avoir à déranger la souveraineté populaire." Pour lui les enquêtes de sondages constituent un instrument de mesure qui représente une forme de solution (territoire de réflexion). Les faveurs du public sont regardées comme une ressource politique. L'auteur voit dans les sondages d'opinion une manière de détourner le "vrai peuple de s'exprimer."

 

CONCLUSION

A travers ce livre, Dominique Reynié mène une réflexion très stimulante et montre que les nouvelles libertés proclamées ont été soigneusement limitées et encadrées. Tous les gouvernements ont craint la puissance de la foule anonyme (née du développement des villes et du capitalisme). Pour les gouvernements républicains, il s'agissait à la fois de sauvegarder les raisons de croire à la souveraineté du peuple toujours mise en avant et, en même temps, de garder les moyens d'assurer l'ordre public. L'espace public sera déconnecté de l'espace social, l'opinion publique valorisée au détriment de l'action collective afin de conforter les raisons de croire à l'idée républicaine tout en n'handicapant pas trop le pouvoir de décision des gouvernants. Il s'agit toujours de réaliser un compromis entre légitimité et efficacité. Dominique Reynié met finalement en évidence les contradictions de l'ordre démocratique qui résulte davantage de la volonté de domestiquer les foules que de favoriser leur expression.

 

[Espace public : lieu où se déploie librement le conflit des opinions.

 

Le triomphe de l'opinion publique n'est pas une heureuse consécration. C'est la marque du peuple absent, tenu à distance par un pouvoir qui choisit le public contre le peuple, l'espace public contre la place publique et l'opinion contre la participation.]

publié par AHMIM AOMAR dans: société

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